François- Marie Le Dévic : teilleur de lin à "façon"

Mon arrière-arrière-grand- père, François-Marie Le Dévic, a exercé,  le métier de teilleur de lin, parmi d'autres. Je le tiens de sa petite- fille Simone aujourd'hui âgée de 78 ans, "un dur travail" m' a-t-elle raconté "qu'il effectuait artisanalement à la main dans une sorte de réduit".

Il est né en 1854 à Moustoir-Ac, commune de 1500 âmes, en pleine campagne morbihannaise, constituée de champs vallonnés et de forêts épaisses, parsemée de dolmens et menhirs millénaires. Ces lieux isolés donnent à l'ensemble une atmosphère "en dehors du monde". Et entre chien et loup, avec un peu de chance, on pourrait apercevoir  des  korrigans débouchés d'une clairière à un train d'enfer.

François-Marie est issu d'une famille de cultivateurs de 5 enfants,  l'avant- dernier de la fratrie, avec le breton comme langue maternelle. Il est celui qui s'est extrait de son village sans doute poussé par des impératifs économiques. Ayant pérégriné à Loudéac puis à la Motte,  espaces cost armoricains connus pour le tissage du lin depuis le 17eme siècle,  François-Marie réside, en 1886, à Notre-Dame-de-Courson, village du canton de Livarot dans le Calvados  en Normandie. Il est domestique, vacher, et travaille à la Borderie dans la ferme d'un dénommé Prosper Goupil qui à 72 ans se trouve seul à la tête de son exploitation et déjà plus tout jeune. Pour l'aider à faire fonctionner sa ferme, il emploie 3 autres domestiques. Parmi eux, il y a Jeanne-Marie Raimbault, 24 ans, originaire de Langourla dans les Côtes d'Armor. Entre François Marie et Jeanne Marie, une complicité se développe au fil des jours et de leur labeur, Jeanne-Marie tombant probablement sous le charme  de cet homme brun aux yeux gris d' 1,64 m, breton comme elle.  Ils se marient l'année suivante à Notre-Dame de Courson et naît leur première fille Marthe le 16 mars 1888. Parce que leur employeur Prosper Goupil décède en sa maison le 27 octobre 1889, ils n'ont  d'autre choix que de partir. François-Marie a maintenant une famille à faire vivre et il lui  sera difficile de trouver un fermier qui voudra bien le prendre avec femme et enfants, d'autant plus qu'un deuxième enfant est en route. Pour se sortir de ce mauvais pas, ils trouvent refuge  chez les parents de Jeanne-Marie, à Saint-Joseph à Langourla en 1890. C'est dans ce foyer que mon arrière-grand-père Marie-Ange Le Dévic arrive au monde le 23 avril 1890. 

Après quelques années passées "en gendre", François-Marie part s'installer avec sa famille au bourg de  Sévignac, dans une ferme  à Quihériac en 1893.  Il possède cette fois le statut de laboureur. C'est ici que naissent ses quatre autres enfants. La famille déménage, à nouveau, après la Première guerre Mondiale, à Broons. François Marie  devient propriétaire de la ferme de la Noë Derval et y décède  le 16 octobre 1932.

En complément du travail de la terre et de l'élevage (durant son passage en Normandie), François-Marie Le Dévic fut aussi artisan : un teilleur de lin. Ce métier, tel qu'il le pratiquait en itinérance probablement avant de séjourner en Normandie, a, aujourd'hui bel et bien disparu. C' était un savoir- faire à la rencontre  de l'activité rurale et la production industrielle. Teiller le lin veut dire séparer les fibres textiles du bois et de l'écorce de la tige (teille). Pour cela deux actions mécaniques se succèdent : le broyage réduit en morceaux les parties ligneuses de la tige, le battage nettoie les fibres longues, la filasse en les séparant des anas et de l'étoupe, les fibres les plus courtes.

 

Anne Forest

 


La culture du lin et sa géographie

Plante annuelle cultivée pour sa fibre textile.

Sa tige unique droite et cylindrique peu atteindre 1m et plus. Son diamètre varie entre 1 et 3 mm.  La tige porte plusieurs fleurs qui formeront chacune à maturité une capsule logeant 10 graines. Les fibres textiles du lin se développent sur la partie extérieure de la tige, sous l'écorce. La croissance rapide du lin est une particularité de cette culture. 80 jours après le semis, à partir de la mi-juin, la floraison commence et les champs se parent de bleu. Si la floraison s'étale sur deux semaines, chaque fleur ne vit que quelques heures. Un mois après le début de la floraison, le lin arrive à maturité; la tige jaunit et les fleurs laissent place à des capsules renfermant des graines. 

La pousse du lin nécessite des conditions particulières : douceur d'un climat océanique, acidité légère des terres. En Bretagne, la bordure littorale du Trégor et du Goëlo réunit  ces critères avec une culture du lin persistant jusqu'en 1955.

 

Le contexte économique et l'évolution technologique

Profondément implantée en Bretagne à partir du XVIe siècle, l'industrie toilière linière a assuré la prospérité économique de la région.

L'économie locale vit depuis plusieurs siècles au rythme de la production artisanale des toiles de lin associant la production et la transformation par les paysans-tisserands.

Au XVIIIe siècle, les toiles de lin du Trégor connaissent leur apogée et sont alors reconnues comme les meilleures de toute la Bretagne.  Le savoir-faire est ancestrale avec l'utilisation de la braye pour broyer le lin roui et de la pesselle pour assouplir et nettoyer les tiges.

Avec la révolution industrielle du milieu du XIXe siècle, la mécanisation du teillage apparaît et se perfectionne. De nombreuses toileries manuelles sont vouées à disparaître.  Les producteurs de lin créent de véritables entreprises qui font travailler parfois des centaines d'ouvriers. On a recensé 130 entreprises de teillages vers 1860 dans la région du Trégor. On se sert de l'énergie hydraulique des nombreux moulins du Trégor qui se transforment en "usine à lin." 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Planche botanique de Linaceae ( le lin appartenant à la famille des Linacées).

Collection particulière Extrait de Flora von Deutschland, Österreich und der Schweiz, Otto Wilhem Thormé

 


Moulin de Kergoury à Prat, 1909, collection particulière.

En 1953, on compte encore près de 80 moulins sur les principaux cours d'eau (le Jaudy, le Guindy, le Trieux, le Leff et le Leguer).


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le lin, une histoire de famille. En consultant le journal d'exposition Temps de lin...tant de liens! je suis tombée en arrêt devant  cette photo sur laquelle j'ai identifié mon grand-père maternel, Jean-Baptiste Gilbert (le troisième en partant de la gauche de la photo) en pleine récolte de lin au début des années 50.



Bibliographie

  1. Journal d'exposition Temps de lin...tant de liens ! 3 juin au 30 septembre 2006 La Roche Jagu- Domaine Départemental Côtes d'Armor- Conseil Général Côtes d'Armor

Vidéo

A partir des années 50, l'industrie toilière disparaît presque complètement du paysage breton. Les teilleurs de lin cessent leur production à l'exception de François Moullec qui témoigne, en 1978, de ce savoir-faire original et qui poursuivra son activité jusqu’en 1983.

 

Sources :  17 mai 1978. Archives de l'Ina. Film tourné dans les Côtes d'Armor à Bégard près de Gingamp.

 


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Commentaires : 2
  • #1

    selma cayol (vendredi, 19 mai 2017 13:43)

    Beau texte clair et précis, bien documenté, normal pour une historienne me direz vous, mais j'aime bien l'histoire des gens "depeu" comme disaient les historiens des siècles passés, ces gens "depeu" sont les racines de nos pays, sans eux ils n'existeraient pas !
    bravo,

    a quand la suite ?
    selma cayol

  • #2

    Anne Forest (vendredi, 19 mai 2017 15:04)

    Je vous remercie, Selma, de vos appréciations et de vos encouragements. Ils me touchent beaucoup.

    Mon objectif, en écrivant ces petits textes consacrés à mes ancêtres, est de leur rendre hommage, en me rappelant que sans eux je ne serai pas là, et de contribuer modestement à la transmission de "chemins de vie", de valeurs, appartenant au passé mais qui peuvent encore avoir une résonance aujourd'hui.

    J'espère poster un billet à chaque fin de mois !

    Bien cordialement

    Anne Forest