Les terre-neuvas : des marins d'exception (1ere partie)

La pêche à la morue connut son heure de gloire dans les eaux de Terre-Neuve entre la seconde moitié du 19eme siècle et le milieu du 20eme siècle. Et mon arrière- grand-père François Gilbert embarqua à Saint-Malo, un des principaux ports morutiers français, pour sa première campagne le 4 avril 1892 sur la goélette, la Rosalie (prénom prédestiné puisque celui de sa mère), à destination de l'île Saint-Pierre.

Pourtant, à priori rien ne l'y prédisposait, et il aurait dû, selon  toute vraisemblance, épouser le métier de tailleur de pierres comme le firent son frère aîné, Jean-Marie et son frère cadet, Marie-Ange ou bien reprendre la ferme de son père. Celui-ci, Jean-François, comme son père et son grand-père, était  laboureur à Créhen. Alors ? Il semblerait que la personnalité de François s'accommoda mal de cette vie paysanne laborieuse et routinière et qu'avec son esprit aventurier et frondeur, il fut attiré par le grand large et la promesse d'une existence plus libre et ouverte sur le monde. 

Et puis l'hérédité maternelle rejaillit :  Rosalie Lecollinet,  sa mère, est née  le 9 octobre 1842 à Saint-Samson-sur- Rance dans une famille de marins. Son père était marin, ses 3 frères étaient marins, et tous, sauf l'aîné François, périrent par la mer. Toussaint Lecollinet, son père, âgé de 42 ans, emporté par une lame de fond dans la nuit du  16 au 17 mai 1849 au large d' Ouessant alors que la tempête faisait rage, est déclaré disparu. Il avait embarqué le 5 mai à Saint-Malo en tant que matelot 3eme classe pour aller pêcher la morue sur les bancs de  Terre-Neuve. Son frère, Jean-Marie Lecollinet, mousse sur la goélette La Sérieuse, succomba à l’hôpital de l'ile Saint-Pierre, le 5 octobre 1856, à l'âge de 16 ans. La cause de son décès n'est pas connue. Il est probablement mort des suites d'une blessure ou bien de maladie. Il fut enterré  au cimetière de Saint-Pierre, si loin de sa Bretagne natale et des siens. Enfin, le benjamin de la famille, Jacques Lecollinet fut porté disparu en mer dans les parages de l'Ile d'Yeu  en raison d'une affreuse tempête survenue le 11 janvier 1888. Il avait 39 ans.

Lorsque Rosalie se maria  le 10 octobre 1868 à Saint-Lormel avec Jean-François Gilbert, elle était orpheline de père et de mère et avait perdu déjà une bonne partie de ses frères et soeur. Son frère François qui résidait à Lanvallay avec sa femme Françoise Charpentier  et son frère Jacques que la mer n'avait pas encore englouti étaient encore vivants au moment de son union.

Alors, il est  à peu près certain que Rosalie ne parla que très peu de sa famille décimée à ses trois garçons et qu'elle redouta la décision de son fils  François lorsqu'il voulut s'essayer au métier de marin à l'âge de 18 ans. La malédiction familiale allait-elle se poursuivre ?

 

Les dés furent jetés et contre toute attente, François  Gilbert partit sur la Rosalie, comme matelot, le 4 avril 1892, pour une campagne de pêche qui allait durer jusqu'au 10 octobre suivant. Puis, une fois la pêche terminée, il embarqua au port de Saint Pierre, à bord de la Stella, le  3 novembre 1892, pour un voyage d'un mois environ vers Saint-Malo. Il eut, à coup sûr, une bonne étoile car il fut épargné aussi bien lors de sa première campagne que pour toutes celles qui suivirent jusqu'au 13 novembre 1914, date à laquelle il fut rayé de la matricule des gens de mer.

 

Anne FOREST


Le départ des terre-neuvas

Dessin en couleur extrait du magazine Le Pelerin  n°1057 du 4 avril 1897- Collection personnelle
Dessin en couleur extrait du magazine Le Pelerin n°1057 du 4 avril 1897- Collection personnelle

Ce dessin est l'illustration d'un article paru le 4 avril 1897 dans le Pèlerin. Dont voici quelques extraits :

"Ils étaient 1 200 qui allaient prendre passage sur le Notre-Dame-de-Salut, à Saint-Malo". Il est très possible que François Gilbert faisait partie de ceux-là. "A 6 heures 30 du matin, l' embarquement commença. Les Terre-neuvas étaient bien un peu gais, de cette gaieté factice que donnent quelques tournées dans les tavernes du port (...). A 8 heures, le navire lâche ses amarres, les pêcheurs montés dans les vergues agitent leurs bonnets vers cette terre de France dont ils seront éloignés de longs mois. Le canon de Notre-Dame- de -Salut envoi à la terre le salut d'adieu. Une foule immense assistait à ce départ vraiment émouvant (...). Sur toutes les côtes de Bretagne coulent encore des larmes de leurs vieilles mères, de leurs femmes, de leurs petits enfants qu'ils ont serrés si fortement sur leurs rudes poitrine au moment de la séparation."

Carte postale datant du début du 20eme siècle ; collection personnelle.
Carte postale datant du début du 20eme siècle ; collection personnelle.

Les embarcations des terre-neuvas : la goélette et le doris

Carte postale du début du 20eme siècle; collection privée.
Carte postale du début du 20eme siècle; collection privée.

Une goélette est un voilier entre deux et sept mâts, apparu entre le XVIe et le XVIIe siècle et qui connut son apogée aux XVIIIe et XIXe siècles. Elle est  particulièrement utilisée pour les campagne de pêche à Terre-Neuve. Elle se caractérise :

-par des voiles auriques (ou voile triangulaire) dans l'axe du navire, à la base de tous les mâts, surmonté ou non, d'une voile aurique (flèche) ou d'une voile carrée (hunier)

-par un mât arrière (grand-mât) plus grand que le mât avant (mât de misaine), dans le cas d'un navire à deux mâts.

Carte postale du début du 20eme siècle; collection privée.
Carte postale du début du 20eme siècle; collection privée.

Un doris est une embarcation en bois d'environ 5 à 6 mètres, à rame ou à voile, possédant un fond plat d'usage dans la région de Terre-Neuve. Il est apparu en 1877 et se manœuvre par deux hommes. Très stable et facile à embarquer sur les goélettes, il marque un réel progrès par rapport aux chaloupes. L 'embarcation est soumise à rude épreuve durant les campagnes de pêche. Et un doris ne servait jamais plus de deux années de rang.

La peinture présentée ci-dessous a été réalisée par Marie-Annick Forest (née Gilbert) en 2017, d'après l’œuvre d'Homère Winslow intitulée The Fog warning (1885) conservée au Musée des Beaux-Arts de Boston. Marie-Annick, une des petites-filles de François Gilbert (et aussi ma mère), a voulu rendre hommage à son grand-père qu'elle a bien connu enfant puisqu'elle est née chez lui à Plélan-Le-Petit.

Cette scène, prise sur le vif, montre, un terre-neuvas qui pourrait être François Gilbert, ramant dans son doris chargé de morue et regardant à l'horizon la goélette qu'il cherche à atteindre et le brouillard qui tombe.

Peinture de Marie-Annick Gilbert d'après l'oeuvre d'Homère Winslow The fog warning (1885) Musée des Beaux-Arts de Boston
Peinture de Marie-Annick Gilbert d'après l'oeuvre d'Homère Winslow The fog warning (1885) Musée des Beaux-Arts de Boston

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Commentaires : 8
  • #1

    Françoise Chanu (samedi, 13 janvier 2018 19:12)

    J'imagine le coeur serré de Rosalie et l'angoisse qui l'étreignait lorsqu'elle a vu François embarquer pour la première fois...Un livre à écrire. A suivre....

  • #2

    Anne Forest (dimanche, 14 janvier 2018 10:19)

    Merci Françoise pour ce sympathique commentaire.

  • #3

    Line Barousse (jeudi, 18 janvier 2018 23:22)

    Chère Anne, moi aussi, les hommes de ma famille bretonne ont été Terre Neuvas.
    J'ai fait bcp de recherches, sur Saint-Servan et Saint-Malo.
    Quelle vie dure ils ont eue ! Peut-être pourrions-nous en parler, voire se rencontrer ?
    Bien amicalement. Line

  • #4

    MOREAU Jean-claude (vendredi, 19 janvier 2018 11:10)

    bonjour,

    votre histoire me parle, puisque mon grand-père était Terre - Neuva. Mais il n'a pas eu la chance de François Gilbert, puisqu'il est mort en mer, sur le "Périclès".
    par contre, il était sorti indemne d'un torpillage par un sous-marin allemand u-Boot. peut-être François et mon grand-père Jean-marie-marius MOREAU (MORO) se sont rencontrés. Mon GP était marin de 1898 à 1920, et a embarqué plusieurs fois à saint-malo

    je vois par ailleurs que vous avez des ascendants MOREAU. en réalité mon nom est MORO, transformé en MOREAU par un employé d'état civil peu scrupuleux et non breton au niveau de mon arrière grand-père.
    les MORO sont originaires de saint-pever (22), non loin de quintin.

    cordialement

    jean-claude MOREAU (cap2i@dbmail.com)

  • #5

    yves67000 (vendredi, 19 janvier 2018 12:02)

    bonjour
    le poisson dans le doris
    ressemble plus a un fletan ou un turbot
    qu'a une morue
    il est bien plat
    clt
    yves
    mon arriere grand pere etait un islandais de paimpol
    @

  • #6

    Anne Forest (vendredi, 19 janvier 2018 12:19)

    Bonjour Line,

    Ce serait avec plaisir mais je n'ai aucun moyen pour vous joindre. N'hésitez pas à m'adresser un mail à contact.anneforest@orange.fr
    Merci de votre passage sur mon blog.
    Bonne journée
    Anne

  • #7

    Corinne JEGADO (mardi, 23 janvier 2018 11:39)

    Cette peinture de votre mère qui fait référence au ' fog ' est paradoxalement très lumineuse je trouve.
    L'environnement marin me parle tant Anne, vous savez bien. J'ai souvent pensé à cette effervescence qui devait régner aux siècles passés sur les quais de St Malo en m'y promenant...
    Respect pour Rosalie qui a connu tous les chagrins.
    Au plaisir de vous lire.

  • #8

    Josiane Denoyelle (mardi, 23 janvier 2018 17:45)

    Cet épisode est malheureusement chose commune pour les Terre-Neuvas. Plusieurs de mes ancêtres originaires de Dunkerque ont péri dans des naufrages lors de saisons de pêche à la morue. En particulier en 1888 qui a vu périr en même temps mon arrière grand-père à l'âge de 30 ans ainsi que 2 de ses frères dont le plus jeune à 18 ans. Lors de cette saison, je me suis laissé dire que pratiquement aucun navire n'est revenu. Mon arrière grand- père laissait une veuve de 27 ans avec 4 enfants et une petite fille posthume. Quelle tristesse!