L' épicerie familiale de Corsept

Trois générations de femmes sur près d'un siècle ont fait vivre l'une des épiceries du bourg de Corsept, située place de l’Église : mon arrière-arrière-grand-mère Marie-Jeanne, mon arrière-grand-mère Augustine et  ma grand tante Odette.

 

Lieu de passage et de sociabilité, incontournable dans un village, l'épicerie était l'endroit idéal pour s'approvisionner aussi bien en denrées les plus courantes du quotidien qu'en cancans égrenés avec délectation par les commères. Si les murs de l'épicerie de Corsept avaient eu des oreilles...

 

Marie-Jeanne Moisan a l'âme commerçante; maîtresse femme, elle exige de son second mari, Jean-Marie Volard, entrepreneur en maçonnerie, de disposer de son épicerie comme à Saint-Père-en-Retz d'où elle  est originaire. Ainsi, dès 1880, année de son mariage avec ce dernier et de la naissance de son premier enfant, Augustine,  elle ouvre son épicerie à Corsept. La chose est attestée avec la déclaration d'immatriculation de son activité au Tribunal de Commerce de Paimboeuf  le 1er août 1920 par son mari. A 29 ans, Marie-Jeanne ressent l'impérieuse nécessité de transplanter son univers professionnel de Saint-Père-en-Retz à Corsept pour conserver des repères de son ancienne vie. Car elle ne retrouve pas la grande complicité de son premier époux, Pierre Lormeau, (associé avec elle dans l'épicerie de la rue Gloriette), en la personne de Jean-Marie Volard dont la relation  semble placée sous le signe de la raison.

 

Immergée dans  la famille et le foyer  des trois frères et soeur Volard, elle se sent isolée et loin de l'agitation que procure  Saint-Père en Retz et ses 3000 habitants. En effet,  Corsept et son port de la Maison verte, situé sur la rive sud de l'estuaire de la Loire, à proximité de Paimboeuf dans l'arrière pays nazairien,  n'a pas l'envergure  du  pôle d'attractivité que représente Saint-Père en Retz. Saint-Père en Retz est le plus important centre agricole  et commercial du Pays de Retz accueillant ses marchés hebdomadaires et ses 18  foires annuelles (cochons, volailles, comices) avec un commerce florissant (jusqu'à 15 épiceries-merceries) et 5 hôtels pour recevoir les voyageurs, la côte atlantique étant à proximité.  Alors Marie-Jeanne se jette à corps perdu à la conquête de sa clientèle de cultivateurs et de pêcheurs corseptins.

 

Les habitants de Corsept, comme la plupart des français à cette époque, vivaient en partie en auto-subsistance grâce à leur potager, verger, petit élevage de poules et de lapins sans compter les produits de leur ferme ou de leurs pêches sur la Loire (soles, aloses et lamproies), en partie en s'approvisionnant au marché hebdomadaire de Paimboeuf. Mais pour le tout venant, il était plus pratique de se rendre à l'épicerie dans le bourg. Celle de Marie-Jeanne  tenait en une pièce de 45 mètres carrés avec sa fenêtre servant de devanture pour les affiches publicitaires. La jeune femme proposait des produits manufacturés, coloniaux, en conserve, bref tout ce qui ne provenait pas directement de la terre. Ces articles dont ses clients étaient friands et qu'ils consommaient au quotidien étaient des barils de harengs fumés, des morues salées superposées dans des cagettes, des boîtes de sardines, des nouilles, de la farine, du sucre, du café, du gros sel en vrac, de l'huile en bidon, des haricots secs et des lentilles dans des sacs de jute, du camembert, un peu de charcuterie sous cloche : saucisses et pâtés, quelques bouteilles d'apéritif, du chocolat en tablette et en poudre, des bonbons en bocaux, des paquets de gâteaux secs. Mais aussi du savon noir, en paillette, des seaux et des balais, des ouvres-boites, des bidons de pétrole et d'essence minérale, des petits garde-manger ...Mais comment tous ces produits et objets hétéroclites,  à l'image de  l'inventaire à la Prévert, pouvaient-ils  être vendus dans un  espace si confiné ?

 

Avec si peu de place, Marie-Jeanne ne pouvait pas acheter en grande quantité ni avoir de stock et devait passer commande auprès d'intermédiaires presque à la demande. Comme ses congénères, elle était très arrangeante avec ses clients en proposant des facilités de paiement. Ils pouvaient ouvrir un compte chez elle et la régler à la semaine à la quinzaine ou au mois. Elle tenait un cahier de comptes où elle consignait les crédits. Cela permettait à la clientèle de faire ses courses aussi souvent que nécessaire, parfois plusieurs fois par jour.  Tout se vendait à la pièce, au poids et les ménagères achetaient donc souvent pour de petites quantités en fonction de leurs moyens financiers et de la conservation des aliments. Lors de fin de mois un peu difficiles, les familles en délicatesse envoyaient  leurs enfants chercher le nécessaire. Des pratiques aujourd'hui disparues et bien différentes de nos supermarchés actuels !

 

Anne Forest


Marie-Jeanne Moisan

archives familiales
portrait de Marie-Jeanne Moisan

Augustine Volard

archives familiales
portrait d'Augustine Volard en 1898.

Odette Moreau

archives familiales
portrait d'Odette Moreau début des années 40.


Corsept et la place de l'église

collection privée Anne Forest
Archives Départementales de Loire Atlantique
L'épicerie se trouve à l'extrême gauche de la photo
Archives Départementales de Loire-Atlantique
Collection personnelle Anne Forest
L'épicerie invisible sur la photo, se situe dans le prolongement à gauche de l'alignement du bâti


L'épicerie d'hier à aujourd'hui

archives familiales
L'entrée de l'épicerie avec de gauche à droite, ma grand-mère Adrienne, ?, sa mère Augustine et ?
photo personnelle Anne Forest 2015
La maison qui abrita l'épicerie fermée définitivement en 1971.


Intérieur d'une épicerie au début du 20eme siècle

carte postale du musée des commerces d'autrefois à Rochefort sur mer
Reconstitution d'une épicerie en 1900
photo du musée des commerces et des marques Tourouvre
Reconstitution d'une épicerie en 1900


Sources

  • Visite du musée des commerces d'autrefois à Rochefort sur Mer (17)
  • Visite du musée des commerces et des marques à Tourouvre (61)
  • Archives départementales de Loire-Atlantique
  • Archives et mémoire familiales

 

 


Commentaires: 1
  • #1

    Anger Jacques (lundi, 11 juin 2018 19:58)

    Mmm, Anne , on en redemande